Processus de création. Mots de la réalisatrice.

 

M'interroger sur l'incidence de l'imaginaire dans la construction de la personnalité détermine depuis vingt ans, le cadre d'action dans lequel je tente d'intégrer les Arts à l'enfance et l'enfance aux Arts. Afin de continuer cette quête et pour découvrir le point de vue d'un enfant aveugle, j'ai invité Antoine à participer à la création de ce film.

Jouant pour la première fois à un jeu symbolique, il devient « détective Antoine », explorant le monde qui l'entoure et sa propre pensée magique. Il collabore avec un enthousiasme débordant à la création de la bande sonore, captant des sons qu'il choisit, enregistrant des sons qu'il produit et collaborant au montage. Antoine nous propose ainsi un point de vue de l'univers qui l'habite.

Antoine et moi avons travaillé ensemble sur une période d'environ deux ans, nous permettant ainsi de parcourir son unicité, de suivre ses actions, ses émotions et ses intentions. Son façonnement avec le monde passe par la rapidité et la sensibilité de son toucher, par sa passion pour parler, par son intérêt remarquable pour tout apprendre, par ses mouvements pour s'approprier de l' espace et par ses difficultés pour établir des liens avec ses pairs.

Comme tout enfant de cinq ans, Antoine ne sait pas encore que le monde est immense et éprouvant. Ses expériences seront provoquées par la richesse de la reconstruction imaginaire. « Chasseur des sons » muni de son micro sans fil, il a su donner vie à des situations imaginaires à travers des missions de détective que je lui ai proposées. Sa pensée créative, ses moyens d'expression et sa capacité pour faire des liens furent ainsi sollicités sous une toute nouvelle forme.

Je voulais initier Antoine aux arts audio-visuels pour lui offrir un moyen de percevoir l'inconnu, de l'imaginer et de le réinventer. C'est ainsi qu'il fait semblant de voir, qu'il conduit la voiture et part à la chasse aux sons ou qu'il attrape aussi le silence. Il veut être, vivre et devenir à toute vitesse. Le plaisir de s'entendre, de manipuler les appareils, de reconnaître la démarche est renouvelé chez Antoine à chacune de nos rencontres.

Avec grand intérêt et remarquable habileté, il explore les caméras, comprend les mécanismes reliés au tournage et choisit l'équipement pour capter les sons. Il vérifie, compare, propose et décide. Il participe à toutes les étapes sans échapper aucun détail. Ses missions de détective lui ont donné la motivation de chercher, le plaisir d'imaginer et la satisfaction d'apprendre. Il s'est aussi donné la liberté de devenir un journaliste et invente des émissions de radio pour se poser des questions, pour expliquer ses missions et partager ses découvertes.

En s'imaginant «détective – preneur de son - journaliste», Antoine aura augmenté non seulement sa capacité à planifier et à faire des hypothèses : il s'interrogera pour la première fois sur le cycle de l'eau et il suivra les transformations sur une période de quinze mois. Antoine aura aussi accru sa prédisposition à avoir du plaisir. Il aura créé des mouvements, des sons, des messages, des tableaux - reliefs et des sculptures qui refléteront sa perception.

Antoine et moi avons développé une méthode de travail précise, à travers laquelle on a pu capter une quantité diversifiée et complète des différents moments de sa vie, entre cinq et six ans soit à l'école, à la maison ou dans un Montréal inconnu. J'ai développé un type de captation qui me permet de montrer l'aspect onirique du quotidien de quelqu'un qui voit et qui bouge autrement. J'ai voulu saisir les inhabituels élans narratifs d'Antoine qui se souvient ou qui se projette. Le chant et la musique sont des formes de narration qu'il choisit et explore continuellement. Les images qu'Antoine ne pourra jamais voir, il les aura parcourues avec ses pas, son toucher et son ouïe. Il les aura intégrées dans son univers peu atteignable et silencieux.

laura bari